Faut pas payer !

Auto-réduction au magasin Carrefour de la Beaujoire, près de Nantes (Loire Atlantique)

Carrefour fête cette année le 50ème anniversaire de l’ouverture de son premier hypermarché (juin 63 à Ste-Geneviève-des-Bois en région parisienne), qui était aussi la première application du concept d’hypermarché en France.
Carrefour est depuis devenu numéro un en Europe et 2e au rang mondial, avec un bénéfice net de 1,3 milliards pour 2012. Il fait partie des groupes de grande distribution côtés en bourse, dont le contrôle est exercé principalement par des actionnaires et des holdings.

Les hypermarchés sont des temples de la consommation de masse, pouvant aller jusqu’à 25000m2. Ils mettent en place un système basé sur :

  •   l’accès à un vaste choix de produits en libre service dont une part importante de discount
  •   une dramatisation du lieu de vente et un aménagement pensé entièrement pour la voiture
  •   la fidélisation de la clientèle et la propagande publicitaire

Ces principes sont des applications des conférences de B. Trujillo, théoricien de la mise en marché aux Etats-Unis dans les années 60, dont les fondateurs de Carrefour (Marcel Fournier, Jacques et Denis Defforey) et de Auchan (Gérard Mulliez), entre autres, ont été les bons élèves.

Ces géants de la grande distribution font leur beurre sur la réduction des coûts de production : délocalisations, licenciements, violations du droit du travail, industrie agroalimentaire au rabais- d’un point-de-vue sanitaire et éthique (OGM, additifs et matières chimiques, surdosage en sel, sucre et graisse, mauvais traitements faits aux animaux…). Ils participent ainsi activement à l’augmentation des inégalités et à la mauvaise répartition des richesses, corollaires du capitalisme.
Ils participent également à un aménagement du territoire imposé, coûteux, lobbyiste et spectaculaire, où la part belle est faite aux centres commerciaux et aux zones industrielles, où la conception du temps libre et des espaces collectifs est réduite à ces zones de pure circulation contrôlée, scénographiées pour diluer la misère sociale dans le fétichisme euphorique de la marchandise
Mais, en toute logique et honnêteté bien sûr, le slogan de Carrefour est « Les prix bas, la confiance en plus ».

C’est donc à l’occasion de cet anniversaire symbolique de Carrefour et en prévision du réveillon, que nous nous sommes invités pour une opération d’autoréduction.
Cette pratique date des premiers mouvements ouvriers, puis a été développé pendant les luttes italiennes des années 60/70. Elle a été reprise récemment en Europe par des mouvement de précaires. C’est une forme de lutte offensive qui revendique la réappropriation collective et solidaire de biens confisqués par la logique de profit et de marché.

L’objectif de notre action était clairement anti-capitaliste, et avait pour but de coincer l’hypermarché à son propre jeu : bloquer les caisses avec des caddies remplis, et obtenir une facture à 0€ du magasin, afin de redistribuer légitimement la récolte à la sortie.
Une bonne partie des participant.e.s étaient parti.e.s de la Zad Nddl, où la lutte continue contre le projet d’aéroport ET contre le monde qui va avec. Viser un hypermarché comme celui-là aussi bien que Vinci ou le PS, c’est rappeler aux grands patrons, aux actionnaires, aux politiciens et à tous ceux qui exploitent la planète que le système dont ils font partie a déjà failli, même s’il est encore grisé de son impérialisme narcissique ; que la paix sociale n’est qu’un pseudo-répit, un mirage entretenu qui peut être saboté.

Quand nous arrivons à l’hypermarché Carrefour de la Beaujoire ce mardi 31 décembre 2013 vers 15h, à environ 80 clowns et militants, des vigiles du magasin tentent de fermer des portes et de nous empêcher de passer.
L’action avait été annoncée 3 semaines avant, même si ni la cible ni la date exactes n’avaient été divulguées. La plupart des grandes surfaces et des complexes commerciaux du coin étaient donc sur le qui-vive.
Très rapidement seule une entrée de l’hypermarché sera laissée ouverte, bientôt encadrée par les flics appelés par le gérant.
Pendant ce temps, on remplit des caddies et on discute avec les clients présents pour les sensibiliser à l’action et les inviter à se joindre à l’autoréduction. Des tracts, banderoles et pancartes auraient pu être une bonne chose en plus des nez rouges, déguisements et de la parole des un.e.s et des autres, mais cela n’avaient pas été prévu.
Un « Joyeux anniversaire Carrefour » est entamé en choeur et les caisses sont bloquées par les non-clients réclamant une réduction des tickets de caisse à 0€ au cri de « Libérez les caisses » et « Tout gratuit ou on ne sort pas ».
Des clients râlent, d’autres s’en vont, d’autres témoignent leur soutien, d’autres encore se joignent au groupe. Les clowns distribuent des fleurs, parlent aux cactus, et essayent de rassurer les caissières paniquées qui remballent leur caisse frénétiquement. On joue au badmington et au foot, et une dégustation collective est partagée pour patienter en attendant que les caisses se libèrent.
Le directeur descend et se montre fermé aux revendications. Il fait ouvrir une caisse pour faire passer les clients restants.
Les entrées sont bloquées et le magasin déclaré fermé vers 16h. Le magasin se vide au fur et à mesure que les flics (municipale, nationale, BAC…) et les gardes mobiles arrivent.

On sent que l’étau s’est bien refermé sur nous, et que ça prend une tournure qui n’était pas prévue.
Des vigiles essayent de récupérer des caddies bloquant les caisses, des militants s’accrochent, un caddie se renverse, les flics interviennent et frappent plusieurs personnes. De notre côté, plusieurs blessés, dont un front bien ouvert et un coude cassé, et une volée de coups de matraques- pour le plaisir. Plusieurs altercations par des vigiles du magasin dans les allées latérales font monter la pression.
Du sang devant les caisses et des forces du désordre bien nerveuses.
Les clowns tentent de calmer la situation : le groupe de non-clients s’assoit, entonne une méditation collective, chante des chansons, répondant à la violence policière par l’humour et le calme.
C’est un joyeux bordel dans le magasin- ça c’est sûr, mais c’est un joyeux bordel pacifiste.
Une réunion-discussion se met en place pour faire le point. Une négociation est lancée, demandant à laisser passer au moins quelques caddies avec une facture 0€, pour les produits frais qui ne pourront pas être remis en rayon, mais surtout, point le plus important, que le groupe puisse sortir groupé, sans fouille ni interpellation.
La négociation sera temporisée un temps puis refusée en bloc, malgré la présence, attention, d’un « médiateur de la république » qui répétait être là pour « garantir que tout se passe bien »- alors qu’il y avait déjà eu des blessés, alors que les issues de secours avaient été cadenassées… Un type foutu là pour faire bonne figure et nous prendre pour des cons.
Les caddies continuaient à être déplacés par les derniers vigiles présents, les autres employés ayant été escortés, et les derniers clients sortis. Après plusieurs tentatives de ramener les caddies aux caisses bloquées, on finit par lâcher l’affaire, le plus important étant d’arriver à sortir tou.te.s ensemble en évitant les contrôles et interpellations.

Après plusieurs discussions collectives, et face au refus de chacun des termes de la négociation, alors que les flics nous demandent de nous mettre en file indienne pour être fouillé, contrôlé et éventuellement embarqué bien gentiment un à un, on tente une sortie groupée. Il est 19h passé, heure de fermeture officielle du magasin. Bras dessus, bras dessous, nous passons les caisses et avançons vers les GM qui nous barrent le passage.
Un moment se passe : flottement et face à face. Les GM commencent à tirer des personnes une par une, plus ou moins violemment. D’autres personnes sortent d’elles-mêmes. Le chef des gendarmes vient désigner le/la suivant.e par des injonctions autoritaires et des intimidations classiques, sur fond d’aboiements de chiens-flics et de cris des copains traînés. Ambiance sympathique quoi. Le groupe se réduit petit à petit, les derniers restant autant que possible assis au sol et accrochés les un.e.s aux autres.
Chaque personne est soit foutue dehors directement, soit mise dans un coin, séparée des autres, dans le couloir de l’entrée, pour être fouillée, interrogée, contrôlée.
Plusieurs personnes se font embarquer mais à ce moment là on ne sait pas très bien ce qui se passe pour les un.e.s et les autres.
À la sortie les copain.e.s nous attendent. 2 personnes au moins se feront gazer, une prend un coup de taser. On attend d’être sûr.e.s qu’il n’y a plus de copain.e.s dedans. On croit alors qu’il y a entre 5 et 7 arrestations, on apprend rapidement qu’il y en a en fait 12. On crie derrière les fourgons qui embarquent les copain.e.s, et on finit par se retrancher vers la sortie du parking, poussé par une ligne de GM.
Il est 21h environ.

Bilan de l’opération :

  •  occupation du Carrefour de 15h à 21h, fermeture avancée autour de 16h au lieu de 19h, caisses totalement bloquées environ 1h avant ouverture d’une caisse spéciale pour les derniers clients, manque à gagner estimé entre 100 000 et 200 000€
  • une centaine de flics en tout genre et de GM déplacés, dont certains venus de Blain
  • joyeuse ambiance au moins pendant un temps, pique-nique, slogans et chansons, discussions et débats avec les clients, à l’intérieur et à l’extérieur,
  • 12 arrestations sur différents motifs (refus d’identité, vol, dégradation, ébriété…) : 9 libérés quelques heures après ou le lendemain avec simple rappel à la loi, dont 2 passeront par l’hôpital, et 3 comparutions immédiates le 02/01/14, pour tentative de vol et dégradation, requalifié en extorsion de fond en réunion (!) : de 4 à 6 mois de prison avec sursis, et environ 5000€ d’amende (chiffre à confirmer) (audience civile prévue le 18 avril) ; 4 blessés (2 blessures à la tête, un coude cassé, une entorse au pied), 2 gazés, 1 tasé, plus tous les autres qui dégusteront tranquillement leurs bleus…
  • prise d’images de l’action par des copains (videos, photos) + journalistes de la presse dominante présents sur place (dehors et dedans)

Epilogue
Le traitement de l’action dans les jours suivants par la presse dominante, comme on pouvait s’y attendre, a été majoritairement complètement à côté de la plaque, mettant en avant des informations partielles ou fausses, réservant un traitement réducteur des visées politiques de l’action, faisant des raccourcis non argumentés, et ne livrant parfois que le seul point de vue de la police. Les quelques interviews auxquels des copains ont répondu pour expliquer l’action ont été complètement mis de côté.
Quasi rien sur la répression policière et judiciaire. Rien, comme d’habitude sur le fait que la violence qu’ils invoquent ne concerne non pas nos actions mais les modes opératoires du marché, des institutions et de leurs forces du désordre. Rien sur le monopole de la violence légitime, qu’elle soit réelle ou symbolique. Rien sur les logiques aberrantes de la grande distribution. Rien sur la crise financière. Rien sur les dérives du capitalisme. Rien sur la possibilité de nous réapproprier ce dont on nous a dépossédé.
Même pas une critique argumentée contre l’autoréduction : ces médias ratent toute possibilité de critique en réduisant cette pratique à autre chose qu’elle même (racket, vol, chantage…), afin d’autojustifier leur jugement moral et de décridibiliser cette forme de lutte en la vidant de son sens politique.

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